LAULU VALAIDEN

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La première chose que j'ai découvert ici fut cette forme étrange qui semblait s'être échouée au beau milieu de la lande.
Cela faisait déjà plusieurs jours que je longeais la côte en quête de nourriture. Tiraillais par la faim et n'ayant décelé aucune trace de phoque depuis mon arrivée, j'avais décidé, dans l'espoir de déceler la présence d'une proie nourricière, de monter sur une petite crête pour humer l'air ambiant. Au sommet de ce promontoire rocheux, j’aperçus, malgré ma mauvaise vue une forme étrange qui dénotait dans le paysage. Poussé par mon instinct de curiosité,  je  me suis décidé à me diriger vers elle. Arrivais à sa hauteur, je fus tout de suite intrigué par sa taille impressionnante. Elle mesurait près de vingt mètres de long.  Aussi blanche que les montagnes alentour, la chose ressemblait par sa forme à ces vielles charpentes abandonnées que j'avais déjà eu le loisir de rencontrer lors de mes précédents voyages avec ma mère et mon frère. Mais la comparaison s’arrêtait là, je pressentais que La chose qui se présentait devant moi aujourd'hui était différente. Les poutrelles qui la composaient paraissaient réagir à l'air venu du large. À demi enfoui dans le sol, elle semblait résister à l'invasion d'une végétation anormalement abondante sur ce territoire glacé et minéral. Des mousses de différentes espèces avaient trouvé là un territoire propice à leurs développements.

Poussé par la faim, je  me suis résigné à manger ces mousses qui tapissaient le sol. Bien qu'amères, j'avais la conviction qu'elles sauraient malgré tout me redonner les forces nécessaires pour continuer ma route. De toute façon, je n'avais plus le choix. Une fois rassasié par ce désagréable repas, fatigué, je décidais de profiter du lieu pour me reposer quelques instants au pied de la structure. Mon corps en avait besoin. J'étais sur le point de m'assoupir lorsqu'un doux murmure vient me caresser les oreilles. La chose semblait vouloir par l'action du vent me raconter son histoire ...

"J'ai rendu mon dernier souffle un jour d'août 1612 au large des côtes du Spitsberg. Ils étaient venus de loin pour nous chasser. Je les ai d'abord entendus chanter pour se donner du courage puis à grands coups de rame, ils se sont lancés à ma poursuite sur leurs frêles esquifs de bois. Munis de lances et de harpons, ils ont commencé par me piquer au-dessous de l'ouïe. Dès la première douleur ressentie, j'ai tenté de plonger vers le fond pour leur échapper, mais leurs filins m'ont retenu auprès d'eux. Blessé aux poumons, j'ai dû remonter à la surface pour souffler vers le ciel une longue colonne de sang. Deux d'entre eux ont alors profité de ce moment pour grimper sur mon dos. À grands coups de tranchants, ils ont agrandi mes plaies. Épuisée, j'ai tenté une dernière fois de m'échapper. Ils ont alors coupé ma queue pour éviter que je me débattre. Je ne pouvais plus agir. J'ai donc abandonné la lutte et je me suis offerte à eux. Ils ont alors tiré mes 50 tonnes vers leur navire pour m'amarrer à lui et me ramener vers la côte. Là-bas, saisie à l'aide de crocs sur un de mes flancs, ils m'ont alors découpé comme une orange.
A cette époque, mes congénères et moi étions considérés comme de véritables supermarchés aquatiques. Nos entrailles recelaient mille richesses. Notre viande bien qu'un peu dure, était très prisée. En particulier notre langue qui était appréciée des gastronomes de leurs cours. Notre peau servait de matière première aux tailleurs. Avec elle, ils cousaient des vêtements doux et résistants. Nos fanons étaient également très recherchés. Avec eux, ils créaient des couteaux, des cannes, des peignes et des baleines de corsets ou de parapluies. Mais ce qu'ils voulaient par-dessus tout, c'était notre graisse. Une fois chauffée, elle était transformée en huile. Ce liquide servirait à inonder leurs villes de lumière et à graisser les mécanismes de leurs machines industrielles."