L'ÉTERNEL VAGABOND

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Je me suis laissé surprendre par la débâcle. Ma mère m’avait pourtant mis en garde de nombreuses fois car bien avant ma naissance, elle en avait déjà senti les prémices.

L’eau de l’océan se réchauffait et les krills, habituellement nombreux à cette période de l'année étaient à chaque saison de moins en moins présents sous la glace. En surface, ma mère avait également remarqué que la neige fondue formait plus rapidement qu’à l’accoutumé de larges flaques sur la glace, empêchant ainsi à l’arrivée du printemps, aux premiers rayons du soleil de se réfléchir correctement vers le ciel. Ces phénomènes étaient toujours le signe annonciateur des grandes fractures.

Malgré mon jeune âge, j’avais jusqu'ici toujours su pressentir les caprices de la banquise.

Mais cette année, la débâcle est apparue beaucoup plus tôt que d'habitude. L’horizon c’est soudainement fragmenté. D’immenses plateformes se sont chevauchées, transformant violemment le paysage. Je me souviens du sol se brisant sous mes pattes et libérant dans un fracas assourdissant de grands séracs vers l’océan. En quelques instants, j’ai vu mon territoire de chasse se disloquer par petites plaques.

Accrochait à l'une d'entre elles, je me suis senti happé par les courants sans avoir eu le temps de résister. L'océan avait repris ses droits et la nature son grand bouleversement.

Après plusieurs heures de nage, exténué, je me suis laissé échouer sur ce rivage.

Aujourd’hui sur cette plage de galet, je prends conscience que mon voyage vers les îles du Sud est désormais compromis. Si je veux continuer ma route, il me faudra attendre ici le prochain hiver. La première chose à faire, sera de reprendre des forces. Je me dis que ce sera l'affaire de quelques lunes. Ici, le climat semble être moins rude que sur l’île qui m’a vu naître. Il faudra s’y faire.

C’est mon premier voyage en solitaire. Je viens de quitter ma mère et mon frère, la vie m’appartenait désormais.

La nature à ses règles, il faut les accepter. Un nouveau territoire s’offre à moi et je compte bien l’explorer.

On me surnomme bien dans ce monde, l’éternel vagabond.